Dans un contexte de guerre ouverte entre médias privés et publics, des chiffres et du contexte pour éclairer le débat. Du journaliste individuel au régulateur, décryptage d’une chaîne de biais idéologiques dans le service public.
Au lendemain de l’affaire Cohen-Legrand et au milieu des inquiétudes relatives aux finances de France Télévision, la question de la nécessité ou, a minima, de la gestion actuelle des services publics d’information devient centrale. Les débats fusent, les antennes liées à Vincent Bolloré fustigent ce service qui, non content d’être déficitaire, manquerait à son devoir de pluralisme.
La loi Léotard de 1986 oblige effectivement le service public à : « assurer l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion », mais comment quantifier la chose ? Et qu’en est-il dans les faits ? Une étude de Julia Cagé (compagne de l’économiste Thomas Piketty), en collaboration avec l’INA, nous informe sur l’état du pluralisme dans les principaux médias en France entre 2002 et 2020 (soit des dizaines de milliers d’heures de diffusion), et les chiffres sont éclairants.

| Classement politique des invités dans les médias français entre 2002 et 2020. De gauche à droite en légende : Gauche radicale (bordeaux), écologistes (vert), gauche (rose), libéraux (jaune), droite (bleu), droite radicale (bleu foncé). |
Si France Télévision respecte assez correctement le clivage politique gauche-centre-droite dans sa globalité, force est de constater que, dans le détail, les individus proches idéologiquement du RN sont bien moins souvent invités que ce que leur part électorale supposerait (autour de 5 % de temps d’antenne contre environ 20 à 30 % d’électeurs aux élections présidentielles sur la période de l’étude). France Inter enregistrerait par contraste près de 60 % d’invités issus de la gauche, bien loin de sa part électorale.
Si les invités du service public sont souvent marqués à gauche, n’en demeure pas moins que le journaliste peut apporter la contradiction pour équilibrer la balance. Retenons néanmoins sur ce sujet que les journalistes français dans leur ensemble sont situés en moyenne environ 40 % plus à gauche de l’échiquier politique que la population générale, selon une étude de large échelle menée sur la presse européenne. Cela seul n’est évidemment pas suffisant pour incriminer ou exonérer le service public.
Quantité ou qualité ?
N’oublions pas non plus que les invités peuvent boycotter une antenne et ainsi biaiser les chiffres, d’où l’importance de se pencher sur le contenu et non pas seulement sur l’obédience générale des invités et journalistes. Au-delà de la quantité, il y a aussi donc la qualité. Un chiffre est à retenir en la matière. Celui de l’institut Thomas More, organisme droitier, selon lequel France Inter aurait proposé en 2024 un programme à forte tendance « progressiste » (comme le qualifiait par ailleurs Adèle Van Reeth, directrice de France Inter), notamment en diffusant deux tiers de ses sujets écologiques en faveur d’une politique « décroissante », pour ne prendre que cet exemple parmi tant d’autres.
Pour juger qualitativement les tendances politiques d’un média, il faut aussi prendre en compte les directives et la direction qui le régissent. Si Delphine Ernotte, présidente de France Télévision, avait déjà défrayé la chronique en déclarant qu’elle avait pour but de représenter la France « telle qu’elle devrait être » et non pas « telle qu’elle est », très peu regardent dans le détail ce que la charte éthique de France Télévision exige et propose. Cette charte avance explicitement que France Télévision n’embauche que sur des critères de « professionnalisme » tout en faisant valoir que : « c’est le recrutement en amont qui permet une diversité dans les candidatures » — une diversité qu’elle définit elle-même comme incluant : « les femmes, les personnes de minorité ethnique » — ; l’injonction est contradictoire, et le recrutement par discrimination positive illégal. On lit également dans ladite charte qu’il faut promouvoir une « vision » de « l’environnement comme source de progrès et d’opportunité ». Que l’on soutienne ou non cette « vision », la réalité exige de remarquer qu’elle est politique et certainement pas neutre.
Juge et bourreau à la fois
Or, si le service public ne respecte pas son devoir de neutralité, l’ARCOM se doit d’intervenir. Pourtant, loin de cet idéal, l’ARCOM est complice des faits. Dans ses rapports sur l’exécution du cahier des charges du service public, l’ARCOM défend ouvertement le bilan du service public et sa politique pro-diversité, pro-Europe et pro-écologie, soit autant de positions qui peuvent être légitimes, mais ne devraient sans doute pas constituer une ligne éditoriale unique pour un organe théoriquement détenu par le peuple. On peut par exemple y lire en des termes élogieux qu’il (le service public) « favorise la diversité dans les castings », « favorise la parité dans la réalisation », prend en compte la « représentation à l’antenne de la diversité des origines et des cultures », et demande à ses programmes jeunesse de « promouvoir les valeurs d’intégration ». Un exemple criant de ce biais du gendarme de l’audiovisuel se trouve aussi, entre autres, dans son soutien explicite à l’émission Drag Race sur France 2, étendard de la communauté queer, loin de l’indépendance que l’on attendrait d’un régulateur : « on peut citer le programme Drag Race France […] Des retombées presse unanimes pour souligner à la fois le succès de cette émission évènement et son impact dans la société ». « Unanime » selon qui ? Quel « impact dans la société » ? Autant de jugements qui ne font pas partie des attributions de l’ARCOM et qui, peut-être, trahissent un parti pris.
S’il est naturel pour des journalistes, quels qu’ils soient, d’avoir des opinions, et pourquoi pas même que ces opinions influencent leur pratique, il est en revanche beaucoup plus problématique — et vraisemblablement même illicite — d’en faire l’opinion majoritaire du service public si l’opinion publique n’y est pas alignée. Et ce, même si le journaliste garde le droit à une certaine indépendance. Une indépendance elle-même mise à mal de toute manière par le fait que le président de la République désigne un président de l’ARCOM, qui va à son tour désigner les PDG de Radio France et France Télévision, lesquels vont finalement décider des lignes éditoriales et autres têtes d’affiche du service public — de quoi donner du grain à moudre à droite comme à gauche pour encore un moment.
